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Le cistophore, une monnaie à la croisée des mondes

Le cistophore est une monnaie qui intrigue souvent les collectionneurs et amateurs de numismatique romaine. On l’entend régulièrement évoquer, on sait parfois en reconnaître un – mais rares sont ceux qui ont réellement exploré son histoire, son contexte et sa place entre monde grec et monde romain.

Qu’est-ce qu’un cistophore ?

Le terme cistophore désigne une monnaie antique qui se situe à la croisée des traditions grecque et romaine. Plutôt que de l’assimiler immédiatement à une monnaie strictement hellénistique ou strictement romaine, il faut comprendre que le cistophore naît à Pergame dans un contexte grec avant d’être repris par les Romains sous forme provinciale.

Cette monnaie n’est donc pas immédiatement intuitive à classer dans un système monétaire bien défini comme on le ferait pour un denier ou un sesterce classiques. Elle représente une étape originale et riche de sens dans l’histoire de la monnaie en Méditerranée.

Origines historiques : naissance du royaume de Pergame

Le cistophore trouve son origine dans le royaume de Pergame, establishment prospère de l’Anatolie. Après la mort d’Alexandre le Grand en 323 av. J.-C., ses généraux, ou diadoques, se partagent son immense héritage politique et militaire. Parmi eux, le gouverneur de Pergame, Philétaire, devient un acteur important dans la création de ce qui deviendra une dynastie puissante.

Philétaire, qui dirige la région autour de −282, initie des frappes monétaires à son nom — les philétaires — marquant le début d’une série de productions monétaires propres au royaume. Ses successeurs, notamment Eumène et Attale, consolident progressivement un royaume qui s’impose durablement dans l’ouest de l’Asie Mineure.

L’invention du cistophore

Entre environ −190 et −160, le royaume attalide frappe pour la première fois une monnaie profondément nouvelle : le cistophore (κιστοφόρος en grec, soit littéralement « porteur de ciste »).

Caractéristiques techniques

Poids : environ une douzaine de grammes d’argent fin, soit une valeur proche d’un tétradrachme attique, mais pesant environ 25 % de moins.

Usage : son usage est rendu obligatoire dans tout le royaume, faisant de lui l’unique moyen d’échange légal imposé localement.

Nom : ce module tire son nom de l’iconographie qui figure à l’avers — une ciste, ou corbeille sacrée d’où sort un serpent — un motif étroitement lié au culte mystique dionysiaque présent à Pergame.

L’adoption de ce type monétaire est analogique à des politiques de monnaie forcée observées ailleurs dans le monde antique : en interdisant toute autre monnaie étrangère et en imposant un taux de change avantageux, le royaume remplit ses caisses.

Iconographie des premiers cistophores

Avers : la ciste et le serpent

La figure centrale à l’avers est la ciste dionysiaque, entourée d’un serpent qui en sort, le tout ceint d’une couronne de lierre. Ce motif fait référence à Dionysos et à son culte mystique, profondément ancré dans la culture religieuse orientale.

Ce type d’iconographie n’est pas anodin : il traduit des dimensions religieuses, culturelles et symboliques, véritables marqueurs identitaires du royaume de Pergame.

Revers : carquois et serpents

Le revers, quant à lui, montre fréquemment un carquois entouré de serpents noués, faisant écho aux serpents que, selon la légende, Hercule étouffa dans son berceau alors qu’il était bébé.

Ces représentations s’insèrent dans un programme iconographique plus large qui relie l’histoire mythique avec les origines et la légitimité du pouvoir du royaume.

Du grec au romain : la transformation provinciale

En −133, Attale III, dernier roi attalide, meurt sans héritier et lègue son royaume à la République romaine. La province d’Asie est créée et Éphèse devient sa capitale provinciale.

Les Romains décident de conserver la monnaie locale — le cistophore — mais la transforment progressivement en monnaie romaine provinciale. Cela signifie qu’elle reste en circulation, frappée dans divers ateliers, mais sans sesterce, aureus ou autre monnaie républicaine circulant localement — le cistophore continue à jouer un rôle monétaire central.

La principale modification apportée par les autorités romaines est l’ajout d’un nom ou d’un monogramme dans le champ, vraisemblablement celui d’un magistrat ou d’une autorité locale. Cette addition est discrète mais significative : elle permet d’identifier l’émission comme appartenant désormais à un contexte administratif romain tout en conservant l’imagerie originelle.

Après −58, on observe que les cistophores intègrent non seulement un nom grec mais aussi parfois celui d’un Romain avec le titre de proconsul (PROCOS).

Au fil du temps, le revers évolue : le carquois cède la place à d’autres motifs tels que trépieds, statues d’Artémis d’Éphèse, aigles ou tholos, tandis que les frappes se poursuivent dans plusieurs ateliers provinciaux d’Asie.

Cicéron, alors gouverneur de Cilicie, rapporte qu’il possédait une grande quantité de cistophores — preuve de leur importance monétaire — et qu’il recevait même une partie de sa solde en cistophores.

Variations iconographiques et monnaies de personnages historiques

Cistophores de Marc-Antoine et Octave

Entre −39 et −36, Marc-Antoine fait frapper des cistophores avec son propre portrait à l’avers, parfois accompagné d’Octavie, ainsi que des types où la couronne de lierre évoque encore le lien dionysiaque.

Après la défaite de Marc-Antoine, Octave (le futur Auguste) frappe des cistophores autour de −28, où l’iconographie évolue encore : la couronne de laurier apollinienne remplace la couronne de lierre, et le revers met en scène la PAX (la paix) dans un contexte proclamant la victoire et la stabilité retrouvée.

Ces transformations iconographiques permettent de comprendre non seulement l’évolution du style mais aussi le rôle politique que ces monnaies pouvaient jouer, reflétant les préoccupations et messages des autorités de l’époque.

Le cistophore à l’époque impériale

Sous les Julio-Claude et plus tard sous les Flaviens, les cistophores continuent d’être frappés. L’un des aspects les plus intéressants de cette période est la multiplication des thèmes iconographiques et la richesse stylistique, notamment sous l’empereur Hadrien.

Les ateliers provinciaux d’Asie produisent alors des cistophores où figurent des divinités orientales telles qu’Artémis d’Éphèse, Apollon Didyméen, ou même Pluton et Proserpine, signifiant une fusion continue entre art grec, religion locale et administration romaine.

Conclusion : héritage et place du cistophore

Le cistophore est une monnaie romaine remarquable par son origine hybride, son iconographie riche, et son adaptation progressive du monde grec vers l’administration romaine.

Pour un collectionneur, comprendre les nuances de chacun de ces types — grec, provincial romain républicain, puis impérial — est essentiel pour l’identification, l’appréciation historique et la valorisation numismatique.

Pour une étude complète et détaillée, voir l’article de référence sur bnumis.com.

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