Archéologie & civilisation romaine
Les dés à jouer dans la Rome antique
Le mot latin alea, présent dans la célèbre phrase Alea jacta est, possède deux sens : il désigne à la fois le dé lui-même et le jeu de hasard. Cette double signification montre l'importance de cet objet dans la vie quotidienne romaine, où les jeux d'argent se pratiquaient dans toutes les classes sociales.
Les fouilles archéologiques ont révélé de nombreux dés cubiques à six faces, preuves d'une pratique ludique très répandue. Leur numérotation se compose de points en relief gravés sur chaque face. L'organisation des chiffres suit généralement une règle simple : deux faces opposées totalisent toujours sept, exactement comme sur nos dés actuels. Cette constante prouve une standardisation ancienne dans la fabrication de ces objets.
Les matériaux utilisés
Les artisans romains fabriquaient les dés dans différentes matières. On trouve des exemplaires en bronze, en bois ou en ivoire, mais l'os reste le matériau le plus courant. Ce choix s'explique facilement : l'os permet une production en grande quantité à faible coût, rendant ces objets accessibles à tous.
La taille des dés varie d'un exemplaire à l'autre, mais dépasse rarement 16 millimètres. Cette limite découle des dimensions des os animaux utilisés comme matière première.
Des exemplaires authentiques de dés romains en os sont parfois disponibles dans mon cabinet de curiosités.
Le jeu dans la société romaine
Ces dés servaient aussi bien aux jeux de hasard qu'aux jeux de plateau pratiqués par tous les Romains. Le poète Juvénal, au tournant des Ier et IIe siècles, souligne cette universalité tout en dénonçant l'hypocrisie sociale : le jeu et l'adultère sont jugés condamnables chez les pauvres, mais deviennent divertissements raffinés quand ils concernent les riches.
La hiérarchie des jeux reflète les valeurs romaines : les jeux de stratégie, qui demandent réflexion et intelligence, sont mieux considérés que les jeux de hasard. Cette distinction morale traverse toute la littérature antique sur les pratiques ludiques.
Une pratique interdite mais répandue
Dès l'époque républicaine, les autorités romaines ont interdit les jeux d'argent sous peine de lourdes amendes. Cette législation visait surtout à limiter les excès liés aux paris. Horace, au Ier siècle avant notre ère, mentionne ce cadre légal en parlant du « dé interdit par les lois ».
L'interdiction connaissait une exception notable : durant les Saturnales de décembre, les jeux de hasard devenaient temporairement autorisés. En dehors de cette période, beaucoup jouaient quand même malgré les risques. Le poète Martial, au Ier siècle, rapporte l'arrestation d'un joueur surpris par un magistrat dans une maison de jeu, preuve concrète de la répression.
Le jeu comme révélateur de caractère
Le rapport au jeu servait à évaluer la moralité des individus. Les historiens romains, notamment Suétone, utilisent l'attitude face aux dés comme critère de jugement des empereurs. Auguste, bien qu'amateur de jeu, pratiquait avec modération et générosité, abandonnant parfois ses gains à ses adversaires. Cette maîtrise de soi révélait, selon Suétone, sa vertu.
À l'opposé, Caligula et Néron apparaissent comme des joueurs compulsifs, dévorés par la passion. Suétone les décrit comme cupides et malhonnêtes : « Il tirait également profit du jeu de dés, accroissant ses gains par la tricherie et le mensonge », écrit-il au sujet de Caligula.
L'empereur Claude avait écrit un traité sur l'art de jouer aux dés, aujourd'hui perdu. Cet ouvrage traitait peut-être des probabilités, ce qui expliquerait son assiduité au jeu. Claude jouait même en voyage et s'était fait fabriquer une table spéciale qui compensait les secousses du déplacement.
Les dangers du jeu selon les auteurs antiques
Les écrivains latins associent le jeu d'argent à l'apparition de vices. Ovide, dans L'Art d'aimer, décrit les changements de comportement observés chez les joueurs : « Distraits et emportés par la passion du jeu, nous dévoilons notre cœur. La colère, ce défaut honteux, et l'avidité s'emparent de nous ; de là naissent les disputes, les bagarres et l'amertume. On s'insulte. L'air résonne de cris furieux ; chacun invoque en sa faveur les dieux irrités ».
Cette vision négative s'inscrit dans une réflexion morale plus large sur les dangers de la passion et de la perte de contrôle de soi, valeurs essentielles de l'éthique romaine traditionnelle.
Les dés truqués : une pratique ancienne
Les joueurs romains connaissaient déjà des techniques pour tricher et fabriquent des objets qui révèle une manipulation astucieuse : une partie du dé, sous la face portant six points, est percé pour y introduire du plomb. Cette astuce permettait d'obtenir facilement le chiffre un au lancer. Le plomb alourdissait un côté du dé, modifiant ainsi les probabilités de résultat.
Le « coup du chien », qui consiste à obtenir quatre fois le chiffre un, était considéré comme un mauvais résultat. Cependant, on ne sait pas exactement à quel jeu ce dé truqué pouvait servir.
Le jeu au service de la séduction
Le jeu pouvait aussi servir à conquérir un cœur. Ovide, dans son traité sur L'Art d'aimer, conseille aux hommes qui veulent séduire de perdre volontairement quand ils jouent avec la personne désirée : « Si vous jouez aux osselets, pour éviter qu'elle ne perde et doive payer, faites en sorte d'obtenir souvent les coups perdants ».
Cette recommandation pose une question intéressante sur le dé truqué d'Arles : appartenait-il à un tricheur cherchant à gagner de l'argent, ou à un amoureux appliquant les conseils d'Ovide pour séduire ?
L'expression « Alea jacta est »
La phrase latine « Alea jacta est », généralement traduite par « les dés sont jetés » ou « le sort en est jeté », s'emploie pour dire qu'à un moment crucial, on confie son destin au hasard. Jules César aurait prononcé ces mots le 11 janvier 49 avant notre ère avant de franchir, à la tête de la XIIIe légion, le Rubicon.
Ce petit fleuve marquait alors la frontière entre l'Italie et la Gaule Cisalpine. Traverser cette limite avec une armée sans l'accord du Sénat était illégal. En franchissant cette frontière, César devenait hors-la-loi et jouait son avenir politique.
Trois historiens antiques rapportent cette parole : Plutarque dans les Vies parallèles, Suétone dans la Vie des douze Césars, et Appien dans les Guerres civiles. Selon Suétone, César parla en latin ; selon Appien, il utilisa le grec. Les écrits de César lui-même, qui traitent de cette période, ne mentionnent jamais le passage du Rubicon, épisode de rébellion qu'il avait intérêt à taire.
Le pari fut gagné : César conquiert l'Italie, écrase l'armée de Pompée en Grèce et les derniers partisans de celui-ci en Espagne. En 45 avant notre ère, César devient le maître absolu de Rome.
Source complémentaire : Cet article s'inspire en partie de l'excellent texte de Béatrice Blandin publié sur le blog du Musée d'art et d'histoire de Genève : Alea jacta est !
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