L'anarchie militaire

De l'assassinat de Sévère Alexandre en 235 à l'avènement de Dioclétien en 284, l'Empire romain traverse un demi-siècle de crises. Plus d'une vingtaine d'empereurs se succèdent, souvent portés au pouvoir puis renversés par l'armée. Les usurpations se multiplient et les guerres ne cessent plus sur le Rhin, le Danube et l'Euphrate.

Les monnaies de cette période en sont le témoin direct. L'antoninien s'effondre, les ateliers se multiplient, et les revers en appellent sans relâche aux dieux protecteurs, à la fidélité des soldats et à la concorde.

Ces années forment le cœur de ma spécialité, et tout particulièrement le règne de Gallien (253–268), auquel j'ai consacré une série de catalogues de référence. C'est aussi sous son règne que les provinces occidentales se détachent et frappent leur propre monnaie : les émissions de Postume et de ses successeurs sont regroupées dans le rayon de l'Empire gaulois.

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Spécialité anarchie militaire

Qu'appelle-t-on « anarchie militaire » ?

L'expression désigne, dans l'historiographie française, la période qui s'ouvre en 235. Cette année-là, Sévère Alexandre et sa mère Julia Mamaea sont assassinés par leurs soldats près de Mogontiacum (Mayence), ce qui met fin à la dynastie des Sévères. L'armée proclame alors Maximin le Thrace, un officier issu du rang qui ne séjournera jamais à Rome durant son règne.

La borne finale retenue par convention est 284, avec l'accession de Dioclétien, qui élimine Carin l'année suivante et pose les bases de la Tétrarchie.

Les historiens parlent aussi de « crise du IIIe siècle ». Les travaux récents ont d'ailleurs nuancé l'image d'un effondrement généralisé : l'appareil impérial continue de fonctionner, et les réformes de la fin du siècle prolongent des évolutions engagées bien plus tôt. Le terme d'« anarchie » décrit donc avant tout l'instabilité du pouvoir impérial, plus que l'état de l'Empire tout entier.

Un demi-siècle de règnes brefs

Empereur(s) Règne
Maximin le Thrace 235–238
Gordien Ier et Gordien II 238
Pupien et Balbin 238
Gordien III 238–244
Philippe Ier l'Arabe (avec Philippe II) 244–249
Trajan Dèce (avec Herennius Etruscus et Hostilien) 249–251
Trébonien Galle (avec Volusien) 251–253
Émilien 253
Valérien Ier 253–260
Gallien 253–268
Claude II le Gothique 268–270
Quintille 270
Aurélien 270–275
Tacite 275–276
Florien 276
Probus 276–282
Carus 282–283
Numérien et Carin 283–284 / 283–285

À ces empereurs reconnus à Rome s'ajoutent les souverains de l'Empire gaulois (260–274) et de nombreux usurpateurs éphémères.

Les grandes fractures du siècle

238, l'année des six empereurs. Maximin, les deux Gordiens, Pupien, Balbin et le jeune Gordien III se succèdent ou coexistent en quelques mois. Cette seule année résume le mécanisme de la période : une légitimité disputée entre l'armée, le Sénat et les provinces.

251, la mort de Dèce. Trajan Dèce et son fils Herennius Etruscus périssent face aux Goths à Abritus, en Mésie. C'est la première fois qu'un empereur romain tombe au combat contre un ennemi extérieur. Première fois de manière certaine car celle de Gordie III est encore discutée : l'inscription trilingue de Sapor Ier à Naqsh-e Rostam (dite Res Gestae Divi Saporis) affirme que Gordien fut tué lors de la bataille de Misikhè. La tradition romaine attribue au contraire sa mort à une conspiration ou à une maladie.

260, l'année terrible. Valérien Ier est capturé par le roi perse Sapor Ier après une défaite près d'Édesse, et il ne reviendra jamais. L'Empire se fragmente aussitôt :

  • en Occident, Postume est proclamé et fonde l'Empire gaulois ;
  • en Orient, Macrien et Quietus usurpent la pourpre ;
  • Odénath de Palmyre s'impose comme le rempart oriental de Rome, puis sa veuve Zénobie, au nom de leur fils Vaballath, bâtit après son assassinat (vers 267) une puissance quasi indépendante.

270–275, la réunification. Aurélien reprend Palmyre et obtient en 274 la reddition de Tétricus. Il rétablit l'unité de l'Empire et engage la même année une réforme monétaire majeure.

Gallien (253–268), ma spécialité

Associé au pouvoir par son père Valérien dès 253, Gallien règne seul de 260 à 268. Aucun empereur du siècle n'a affronté simultanément autant de périls : invasions germaniques, capture de son père, sécessions gauloise et orientale, usurpations en série. Son fils Salonin est tué à Cologne dès 260 lors de la révolte de Postume. Gallien lui-même est assassiné en 268 devant Milan, alors qu'il assiège l'usurpateur Auréolus.

La tradition lui attribue plusieurs mesures profondes. Selon Aurelius Victor, il aurait écarté les sénateurs des commandements militaires ; on lui prête aussi un renforcement du rôle de la cavalerie. L'ampleur réelle de ces réformes reste discutée par les historiens.

Gallien fut également un empereur lettré. Porphyre rapporte que lui-même et l'impératrice Salonine tenaient en haute estime le philosophe Plotin.

C'est pourtant par ses monnaies que ce règne se lit le mieux. L'atelier de Rome connaît alors une production considérable : il compte jusqu'à douze officines au plus fort de son activité. Les émissions successives forment un véritable discours idéologique. La plus célèbre est la série dite « du bestiaire », où chaque animal est associé à une divinité invoquée comme protectrice de l'empereur (APOLLINI CONS AVG, DIANAE CONS AVG, IOVI CONS AVG…). Salonine y reçoit elle aussi sa part, avec IVNONI CONS AVG.

Pour l'étude iconographique du règne, l'ouvrage de Jean-Marc Doyen reste incontournable : L'iconographie monétaire des empereurs Valérien Ier et Gallien.

Ce que racontent les monnaies

L'antoninien. Créée sous Caracalla, cette pièce devient la monnaie emblématique du siècle. Sa teneur en argent recule au fil des crises, jusqu'à ne plus atteindre que quelques pour cent à la fin des années 260, tandis que les volumes frappés explosent. C'est pourquoi les antoniniens de Gallien et de Claude II figurent parmi les monnaies romaines les plus abondantes dans les trésors, et restent accessibles aux collectionneurs débutants.

Les imitations et fraudes d'époque. La demande de numéraire suscite une abondante production d'imitations, parfois de très petit module. Loin d'être de simples curiosités, elles documentent la circulation monétaire réelle. Le volume consacré à l'Émission III leur réserve d'ailleurs un chapitre développé.

La réforme d'Aurélien (274). Aurélien crée une nouvelle pièce de billon, que les numismates appellent aurelianus. Elle porte fréquemment la marque XXI, ou KA dans les ateliers orientaux, dont la signification exacte fait encore débat.

Les monnayages provinciaux. Les cités d'Orient continuent de frapper leurs bronzes civiques au nom des empereurs, mais ce monnayage s'éteint progressivement au cours de la seconde moitié du siècle. En Égypte, Alexandrie poursuit la frappe de ses tétradrachmes de billon jusqu'à la réforme de Dioclétien.

Bien choisir une monnaie de cette période

Les monnaies du IIIe siècle récompensent l'attention portée aux détails. Une même légende de revers peut exister avec plusieurs bustes (radié, drapé, cuirassé, casqué…), et les marques d'officine permettent souvent de préciser l'atelier et l'émission. Les références usuelles sont le Roman Imperial Coinage (volume V) et, pour Valérien et Gallien, la classification de Robert Göbl (MIR).

La qualité du flan, le centrage et la conservation de l'argenture comptent beaucoup dans l'appréciation d'un exemplaire. Pour apprendre à évaluer ces critères, consultez l'article de référence sur le grading des monnaies antiques. Si vous débutez, Numismatique romaine, les clés pour bien débuter vous donnera les bases pour lire légendes et titulatures.

Pour aller plus loin, retrouvez mes articles et dossiers dans le Codex Bnumis, et mes ventes passées dans les archives de monnaies romaines.

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